Appartenir à une Lignée, Être Prêt à se Transformer

In Dharma Teachings, Français, Musings, Tsony by TsonyLeave a Comment

La lignée de transmission

Le principe d’une lignée est d’assurer une continuité dans la transmission des moyens de libération. Elle comporte deux aspects: d’un côté, le dharma, qui se transmet au travers des textes, c’est la transmission scripturaire, qui s’établit entre un maître et un disciple. De l’autre côté, il y a le dharma de l’accomplissement, de la transmission des textes et de la réalisation. Cette transmission ne peut pas se faire de façon purement académique, au travers de textes que l’on donnerait à étudier comme à l’université. A l’école et à la faculté, la transmission du savoir ne concerne que l’aspect scripturaire et il n’y a pas de transmission de la réalisation. Cet aspect-là est très subtil et insaisissable, rien ne peut vraiment le définir. C’est par le contact avec un être réalisé que cette transmission va progressivement se faire. Elle s’enracine dans les textes, dans les enseignements et dans une façon de faire. Elle est de l’ordre de l’indicible et qu’on nomme: “bénédiction”. C’est le courant d’influence spirituelle, en tibétain on dit djinlab, c’est-à-dire les vagues de don et de générosité. Il y a l’idée d’un flux qui traverse cette lignée de transmission. La lignée Kagyu est appelée le rosaire d’or. C’est-à-dire que chaque perle du rosaire est parfaite, il n’y a pas de différence de qualité entre chacune des composantes de ce rosaire. En même temps, ce qui est le plus important dans le rosaire, c’est le fil, car sans lui, on perd les perles. La transmission de l’esprit, c’est le fil; c’est l’esprit, dans le sens d’une influence spirituelle, d’une façon de vivre le dharma, de voir la réalité des phénomènes et de l’esprit. Cela se déploie progressivement dans la relation de maître à disciple, ce dernier utilisant alors les méthodes qui sont transmises formellement par les enseignements. Derrière la simple maîtrise de l’aspect technique, il y a autre chose qui se développe. Il y a une compréhension profonde du dharma, de la réalité, qui est véhiculée par la lignée de transmission.

Transmission et ouverture

Il faut un certain nombre d’ éléments pour que cette transmission se passe correctement. Il faut que la lignée soit ininterrompue, que ce flot n’ait pas été brisé à un moment ou à un autre. Il s’agit d’une passation de réalisation qui est indicible, qui ne peut être formalisée puisqu’elle appartient au domaine de la sagesse. La prajnaparamita dit de cette sagesse qu’elle est inconcevable et inexprimable et qu’elle appartient à l’esprit qui se connaît lui-même. Il s’agit donc de faire passer l’inexprimable en utilisant des mots qui sont, par définition, trompeurs puisqu’ils sont empreints de dualité. S’il n’y a que la transmission du savoir, on reste au niveau des textes et dans un jeu d’acquisition de savoir ; l’approfondissement de la connaissance et la dimension de sagesse ne passent pas. L’approche trop universitaire peut donc être un obstacle. Le savoir est nécessaire pour évacuer les idées fausses, mais il est indispensable de recevoir l’influence spirituelle. Cela ne peut se faire que par l’ouverture de l’esprit du disciple à la dimension éveillée qu’incarne le maître et qui n’est pas dissociée de sa propre dimension éveillée et encore potentielle. La lignée de transmission est importante, car elle donne les moyens, le savoir et les méditations. Elle donne d’autre part l’influence spirituelle, et aussi un point de référence dans la relation au maître.

Maître et disciple

Dans notre société, la relation de maître à disciple peut être perçue comme un culte de la personnalité et il faut être vigilant et bien percevoir ce qu’est le maître et sa nature. C’est celui qui nous permet d’entrer en contact avec la nature de l’esprit et avec les moyens, les méthodes qui nous y mènent. C’est celui qui nous donne un modèle de vie; il enseigne non seulement par les textes, mais aussi par l’exemple. Quand on vit auprès d’un maître, on apprend par imprégnation et mimétisme. C’est un modèle qui nous permet de comprendre l’esprit qui anime ses actions et sous-tend ses mouvements. L’observation nous mène à l’indicible. Dans l’histoire de la transmission Kagyu, il y a de nombreux exemples de disciples qui ont simplement servi leur maître]. Mais, entre la confiance et l’aveuglement, la frontière est mince. C’est pourquoi nous avons besoin d’une référence, en l’occurrence d’une lignée de transmission. Dans cette référence, un certain nombre de maîtres sont reconnus et c’est ce qui permet d’éviter les égarements. Il est nécessaire d’observer le maître pour voir s’il a des qualités d’éveil, car le sens critique est important dans ce type de relation. En effet, les textes décrivent les qualités d’un maître, et l’on peut ainsi observer au fil des années si celui qu’on a élu pour maître correspond bien aux critères définis par les enseignements. Lorsque nous arrivons à des moments de crise et que le maître agit de façon peu conventionnelle, ses façons d’agir ont pour but de nous aider à dépasser une étape. Nous pourrons voir sur le long terme si toutes ses actions nous ont permis d’avancer et de dépasser des obstacles. Même si ponctuellement l’on a des doutes, la confiance sur le long terme peut s’établir à partir de ces observations. Le maître dérangeant les habitudes de l’ego, il y a des moments où le disciple est en conflit avec lui. Cela n’empêche pas de garder la confiance. On voit que depuis des années un travail s’est fait. C’est une façon personnelle de mettre à l’épreuve le maître, qui, de son côté, met à l’épreuve le disciple en le mettant devant des difficultés et en observant s’il est à même de les dépasser. Pour atteindre l’éveil, il nous faut rencontrer les difficultés qui sont sur le chemin. Donc, il est essentiel de voir si le disciple en est capable ou si au moindre obstacle il renonce. Par ailleurs, il y a ce que la lignée et la tradition ont établi au travers de grands maîtres reconnus. Au travers des âges, ils ont fait preuve de qualités exceptionnelles. On retrouve là les Gyalwas Karmapa et les Shamarpas. Ce sont des êtres reconnus.

Lignée et hiérarchie

L’établissement de la lignée avec les monastères et les grands responsables, dans une hiérarchie sociale, est nécessaire à la pérennité de l’enseignement. La qualité de la transmission peut passer par cette structure sociale, mais peut aussi passer par des chemins de traverse. Toute l’histoire de la lignée Kagyu est parsemée de grands noms avec de grands êtres mais aussi, de grands êtres qui n’avaient pas forcément de grands noms. Par exemple, le maître du 8e Karmapa était un vrai yogi, un méditant inconnu. Il n’avait aucune position dans la hiérarchie mais il est devenu le maître racine du 8e Karmapa. Il est intégré dans la lignée au même titre que d’autres qui ont une position sociale dans la hiérarchie de la lignée. C’est la réalisation de la nature de l’esprit qui définit si quelqu’un est détenteur de lignée ou non, et non un statut hiérarchique! Souvent, il y a chez nous une confusion dû aux titres. La transmission de l’enseignement est faite par des gens qui ont une vraie pratique et une vraie réalisation. Il y a un continuum social au travers des monastères et d’une hiérarchie qui est souvent composée d’enseignants, de maîtres et de responsables, ce qui assure la structure physique et matérielle d’une lignée. Puis, il y a cette chose insaisissable qui s’appelle l’esprit de la transmission. Or, nous avons besoin d’un vecteur, d’un support pour entrer en relation avec l’esprit de la transmission qui navigue dans une structure et prend ses ancrages chez des individus qui sont dans la hiérarchie, comme les Shamarpa et les Karmapa. Et puis, d’autres comme Guendune Rinpoché, vont avoir un rôle essentiel dans la transmission alors qu’ils n’ont aucun rôle hiérarchique. Ces êtres s’intègrent dans le courant de transmission et font partie du rosaire d’or. Le rosaire d’or de la lignée Kagyu passe donc parfois au travers d’un maître inscrit dans la structure et parfois par un inconnu, qui vient donner l’essence de l’enseignement après des années de méditation solitaire.

Le Gyalwa Karmapa, une activité éveillée

Le 17e Karmapa est la continuité d’un courant d’activité. Karmapa, c’est karma, qui initialement, en sanscrit veut dire acte, action éveillée, action de sagesse et de compassion. Pa veut dire “celui qui” accomplit l’action. Depuis le 1er Karmapa, Dusoum Kyenpa, principal disciple de Gampopa, il y a une continuité d’activité éveillée qui se fait et s’incarne au travers des différents Karmapa. Chacun, répondant aux besoins du temps et de la situation géographique dans laquelle il se trouvait, apportait un certain nombre d’enseignements, écrivait des commentaires, corrigeait les erreurs. A l’origine, le Bouddha Shakyamouni a prophétisé et annoncé la venue du Karmapa Dusoum Kyenpa, ainsi qu’une succession de maîtres. Dans l’histoire du Tibet, Dusoum Kyenpa a une position particulière, car les Karmapa sont les premiers lamas reconnus comme “réincarnations”, c’est-à-dire comme la manifestation du continuum d’une activité et des souhaits d’un être éveillé. Cela ne veut pas dire qu’avant il n’y avait pas ce continuum d’activité, que des maîtres ne se manifestaient pas pour le bien des disciples, mais cela signifie qu’il n’y avait pas d’institution sociale. Dans le but de pérenniser la tradition, qui permet que les maîtres soient éduqués, formés et que la transmission puisse se faire, il y a ce continuum d’incarnations ayant une fonction sociale, car le Karmapa fédère autour de lui des disciples. Il oriente toutes ces intentions dans la direction de l’éveil. Il y a donc un côté très pratique, dans le sens de l’activité éveillée, à constituer des lieux de retraite, des monastères, à rédiger des textes, à les faire imprimer, à former les jeunes disciples qui vont devenir des maîtres. Puis, il y a la transmission du rosaire d’or, où chaque Karmapa a pris sa place et, étant réalisé, a pu assurer cette transmission parfaite.

L’activité du 17e Gyalwa Karmapa

Le 17e Karmapa s’inscrit dans cette transmission ininterrompue du rosaire d’or. Ce Karmapa va avoir, à mon sens, une fonction particulièrement importante. Le 16e Karmapa était fortement inscrit dans l’histoire du Tibet. Il a fait beaucoup pour préparer la transition du dharma de l’Orient vers l’Occident. Il a envoyé des maîtres comme Guendune Rinpoché en France, par exemple. Le 17e Karmapa va continuer ce travail, et beaucoup de choses vont se faire sous sa direction et son inspiration, en terme de rituels et de pratiques. Tout l’aspect structurel du dharma va subir un changement énorme pour s’adapter aux besoins de notre époque. Il faut rester ouvert, confiant et avoir envie d’inventer et de découvrir au fil du temps. Il va être inspirant dans tous les aspects de notre société, tant dans l’art que dans la science, il va y avoir une vraie rencontre. Le 16e Karmapa a préparé la transition, le 17e Karmapa va l’incarner. Nous sommes dans une période charnière dans la lignée Karma Kagyu. Tout ce qui n’était pas clair et dévoyé a été nettoyé pour aller vers beaucoup de simplicité. Le 17e Karmapa est beaucoup plus libre que le 16e Karmapa, il est beaucoup moins pris dans la société tibétaine, il est dégagé d’obligations sociales et culturelles. Une véritable rencontre avec l’Occident va se faire. La façon dont tout cela va se passer dépendra de notre capacité à aller vers l’éveil. Nous allons l’exprimer par notre engagement, notre travail, et notre pratique. Le Karmapa ne peut pas arriver seul et opérer une révolution au milieu de personnes qui n’ont pas envie de bouger. La capacité d’action du Karmapa sera amplifiée par la volonté que nous aurons de changer et l’envie que nous aurons de nous investir à tous les niveaux. Plus il y aura cette ouverture et cette volonté, plus il y aura ce lien de confiance.Le Karmapa ne se mettra pas à adopter nos habitudes, il y aura pour nous de grands changements à vivre. Lorsqu’on reçoit un tel grand maître, ce n’est ni reposant ni léger! Il y a des remises en question constructives, avant l’installation d’un nouvel équilibre avec plus de clarté et de simplicité. C’est très inspirant et effrayant en même temps. On a accumulé des surcharges d’habitudes et de structure, on est encombré. Il faut donc vivre une période chaotique dans laquelle faire le tri. Il y a des choses à laisser et d’autres à faire naître. C’est une période de croissance, comme l’adolescence. Si l’on est attaché à ses valeurs et à son confort, cela risque d’être difficile. Si l’on est confiant, disponible et prêt à avancer, on ira loin. Ce qui est très inspirant, c’est de savoir que nous allons vers plus de simplicité; tant dans la relation au maître que dans la relation au savoir. Le savoir est essentiel et simple. On se cache derrière des connaissances qui ne servent à rien. On s’est crée une sécurité qui demande à être remise en question. Tant en tant que lama, dans notre rôle, dans nos connaissances, que dans le confort intellectuel. Les vêtements, les rituels changent et ce qui reste, c’est ce qu’on a réalisé profondément. De temps en temps, il faut une révolution et remettre en question ce qu’on a: est-ce utile ou est-ce de l’accumulation ? D’autres choses, que nous ne pouvons pas encore imaginer, vont émerger. Des dimensions insoupçonnées vont apparaître. Il faut donc être très flexible et ne pas avoir d’expectatives, sauf celles d’espérer que tous les êtres soient libres de la souffrance et trouver les moyens pour le faire. La seule référence à garder est celle de la bodhicitta. C’est infaillible et cela ne trompe pas.

 

Tsony, Janvier 2000 – Dhagpo Kagyu Ling

 

Leave a Comment